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Il fallut deux jours et deux nuits pour traverser les profondeurs humides de la vallée étroite. Puis la colonne suivit un sentier escarpé qui gravissait le flanc occidental. Bien que difficilement praticable pour une caravane de cette importance, cette route mystérieuse était empruntée depuis des temps immémoriaux. Les sabots des ânes transportant le précieux minerai vers la côte avaient tracé un chemin malaisé, qui longeait un précipice de plus en plus élevé. Suant et soufflant, les voyageurs parvinrent enfin au sommet. Sans transition, le paysage changea totalement d’aspect. Si dans la vallée foisonnait une végétation luxuriante due à l’humidité, le plateau, en revanche, révélait un paysage désolé, balayé par un vent violent qui soulevait des tourbillons de poussière.

 

Après avoir repris des forces, les caravaniers se remirent en route. Bientôt, la piste s’enfonça dans un relief chaotique. Coiffées de gros rochers en équilibre, d’étranges colonnes se dressaient par groupes comme de grandes sentinelles immobiles. Sebag, le guide, expliqua qu’on appelait ces mystérieuses formations les guerriers de pierre. Neserkhet, impressionnée, se demandait s’il ne s’agissait pas là de géants pétrifiés. Les hurlements de l’ouragan paraissaient sourdre de leurs entrailles, se modulant parfois pour ressembler à des rires macabres. Son imagination aidant, elle pensa un moment qu’ils allaient s’animer, marcher sur eux et les écraser de leurs masses énormes. Nerveuse, elle ne quittait pas Chleïonée, que les colosses ne semblaient pas inquiéter.

 

Après un jour de marche au milieu de ce décor insolite, ils atteignirent le village minier de Yumuktepe. Bâti sur un socle rocheux surélevé, il était protégé par un bouclier de guerriers de pierre. Une route encaissée entre deux rangées de colonnes coiffées permettait de franchir ce rempart naturel. Le long de cette piste étroite et sinueuse s’échelonnaient des postes de défense installés entre les géants rocheux. Dès l’apparition de la caravane, des appels de trompe retentirent pour avertir les habitants.

Au loin, les voyageurs aperçurent quelques groupes d’hommes et d’enfants affolés qui couraient pour se réfugier dans la petite cité. Afin de montrer leurs intentions pacifiques, Seschi fit arrêter sa troupe bien avant le village et s’avança en la seule compagnie de Tash’Kor et de Sebag. Très vite, une foule méfiante se rassembla devant la double porte de bois du village. Mais la présence du guide, qu’ils connaissaient bien, rassura les autochtones. La tension retomba dès qu’il eut expliqué les raisons de la venue du seigneur égyptien. Heureux d’en avoir été quittes pour la peur, les villageois accueillirent les Égyptiens avec hospitalité.

Comme à Ardemli, les demeures n’étaient que des bâtisses carrées, accolées les unes aux autres de manière bizarre. Çà et là, des enclos abritaient des jardins potagers et quelques arbres fruitiers, abricotiers et orangers. À l’orient, le socle surplombait une vaste dépression verdoyante qui menait à une chaîne de collines dans lesquelles était creusé le réseau de mines. Un petit lac bordé d’une végétation abondante occupait le centre de la dépression. Tout autour, des champs cultivés fournissaient de l’épeautre, de l’orge et quelques légumes. Plus loin, une herbe clairsemée nourrissait des troupeaux de chèvres et de mouflons.

Le troc eut lieu dans la demeure du chef du village, Mar’Dhen. Outre des jarres de vin rapportées des îles, Seschi proposa des graines donnant un blé de meilleure qualité, de l’orge, et des outils, qu’il compléta de bijoux taillés dans des pierres inconnues des villageois : malachite, cornaline, lapis-lazuli, et même de magnifiques turquoises. Depuis toujours, la seule richesse des indigènes reposait sur cette mine d’argent que leurs ancêtres exploitaient depuis des siècles. Cette richesse était toute relative, car le troc ne coûta guère à Seschi. Les demandes de Mar’Dhen étaient ridiculement basses, à tel point qu’il ajouta de lui-même les pierres précieuses. Après quelques tergiversations de pure forme, le marché fut conclu.

Mar’Dhen, ravi de sa transaction, fit préparer quelques bêtes afin de fêter la visite des Égyptiens. Malgré l’obstacle de la langue, l’accueil des villageois fut chaleureux. Lorsque les lingots furent chargés dans les sacs de cuir apportés à cet effet, on fit franche ripaille sous le ciel étoilé.

Le lendemain, à l’aube, les visiteurs se préparaient à repartir lorsqu’une bande de gamins essoufflés déboulèrent en hurlant sur la place du village. Parlant tous en même temps, ils rameutèrent les habitants. Intrigués, les Égyptiens s’approchèrent. Pour une raison inconnue, un vent de panique souffla sur la population. Les gens se mirent à courir en tous sens ; certains se précipitaient chez eux, en ressortaient avec des armes grossières, d’autres filaient vers les champs pour rameuter les bergers et les mineurs qui avaient déjà gagné les galeries. Seschi s’informa auprès de Mar’Dhen, L’homme semblait avoir vieilli d’un coup. Il répétait sans cesse un mot inconnu : Hittite.

Tash’Kor traduisit :

— C’est ainsi qu’ils désignent les Asiates. D’après les guetteurs, une armée importante se dirige sur Yumuktepe. Elle sera là dans environ trois heures, et elle compte au moins six cents guerriers.

Mar’Dhen prit les mains de Seschi avec ferveur et se lança dans un discours volubile.

— Il nous supplie de rester, dit le prince chypriote. Sans le secours de nos soldats, ils sont perdus.

Seschi s’écarta en compagnie des jumeaux.

— Que décides-tu, mon frère ? demanda Tash’Kor. Nous avons encore le temps de partir. Ce combat n’est pas le nôtre.

— Par Horus, répliqua Seschi, voudrais-tu abandonner à leur sort ces gens qui nous ont si bien accueillis ?

— Non, bien sûr, je ne suis pas lâche, mais je pense à nos compagnes.

— Ici aussi il y a des femmes et des enfants. Et rien ne nous dit qu’une autre armée ennemie ne se dirige pas vers Ardemli. Si nous partons maintenant, nous risquons de nous trouver face à une troupe beaucoup plus nombreuse, qui anéantirait la nôtre. Nous ne pouvons pas courir ce risque. En revanche, ce village peut être facilement défendu par des hommes décidés. Nos femmes y seront à l’abri tant que nous résisterons.

— C’est bien ! s’écria Pollys. Dans ce cas, nous combattrons côte à côte, mon frère.

Seschi éclata de rire.

— Nous allons faire regretter à ces Hittites de s’être aventurés jusqu’ici.

Tash’Kor aurait aimé partager leur optimisme, mais un malaise avait surgi en lui, un pressentiment terrible qui lui commandait d’emmener les siens très loin pour les protéger. Pourtant, il ne pouvait abandonner Seschi.

— Nous avons trop peu de temps pour organiser une défense efficace, rétorqua-t-il faiblement.

— J’ai déjà quelques idées ! riposta le prince d’un ton joyeux. Ne fais pas cette tête-là ! Ces chiens ne nous ont pas encore vaincus.

Il revint vers Mar’Dhen et lui annonça son intention de rester. Soulagé, le chef du village leva les bras et en informa les habitants. Aussitôt, la panique s’atténua. Spontanément, les hommes se mirent aux ordres de Seschi et de Tash’Kor. Ils apportaient avec eux des armes rudimentaires, haches de pierre, javelots de chasse, frondes, poignards de silex.

Seschi fit le compte des combattants dont il disposait. Outre la soixantaine de soldats chypriotes ou égyptiens dont il avait fait son escorte, les villageois pouvaient aligner un peu plus de trois cents hommes de tous âges. Ils n’étaient pas habitués à se battre, mais le travail de la mine avait entretenu leur force et leur résistance. C’étaient des individus vigoureux et solides, bien décidés à ne pas se laisser massacrer sans réagir.

Tandis que les femmes et les enfants trouvaient refuge au cœur du village, les guerriers installèrent des lignes de défense derrière les rangées d’épieux acérés qui ceinturaient le village. Celui-ci n’était accessible que par la piste bordée de géants de pierre et par deux autres endroits dégagés, ouvrant vers le sud et vers l’ouest. Seschi fit placer la moitié des effectifs devant la porte principale, et répartit l’autre moitié sur les points vulnérables. Il dispersa ensuite ses archers le long des postes de guet logés entre les énormes colonnes rocheuses, de chaque côté de la route. L’ennemi serait ainsi pris sous un tir croisé. Un fin réseau d’étroites galeries surélevées joignait ces points de défense au village.

Une poignée de guerriers tenta de rassembler à la hâte les troupeaux égaillés dans les pâturages. Ils ne purent en ramener que la moitié, ce qui serait suffisant pour tenir un siège de plusieurs jours. Malheureusement, les envahisseurs auraient eux aussi de quoi se ravitailler.

Les dernières bêtes étaient à peine à l’abri dans le village que les guetteurs annoncèrent l’arrivée de l’ennemi. Bientôt, une horde grondante apparut à l’entrée du défilé rocheux. Sans doute les Hittites étaient-ils sûrs de leur victoire car ils n’employaient aucune stratégie. Ils avançaient en rangs sérrés en maintenant une allure soutenue, et en braillant des cris de guerre destinés à effrayer leurs adversaires. Ils ne prirent même pas la peine de vérifier s’il existait d’autres accès que la route et s’y engouffrèrent avec fureur. Les habitants des villages qu’ils avaient ravagés jusqu’ici ne possédaient pas d’armes susceptibles de les inquiéter. Il leur suffisait d’apparaître pour déclencher une panique totale. Certains tentaient parfois de résister. On prenait alors plaisir à les massacrer, à violer leurs femmes et à châtrer leurs enfants mâles. Ainsi était la loi : les femmes devaient porter la marque du vainqueur, afin d’engendrer des guerriers solides, et non de misérables paysans.

Dissimulé derrière une colonne rocheuse, Seschi les observa. Leur aspect aurait fait fuir les plus courageux. Torse nu, la peau couturée de cicatrices, ils étaient vêtus de peaux de bête mal tannées, dont l’odeur agressive pénétra les poumons des défenseurs.

— Qu’est-ce qu’ils puent ! murmura Khersethi.

Ils portaient le crâne rasé, honnis une longue queue de cheval entremêlée de lanières de cuir. Certains arboraient des colliers dans lesquels étaient passés des objets étranges, desséchés. Seschi se rendit compte qu’il s’agissait d’oreilles ou de doigts humains. Il resserra sa prise sur son énorme massue et fit signe à Khersethi d’attendre son ordre. Lorsqu’il estima que l’ennemi était suffisamment engagé dans la passe, il se dressa et hurla :

— Tirez !

Deux nuées de traits fulgurants jaillirent de chaque côté de la piste et frappèrent les premiers attaquants. Une douzaine d’hommes s’écroulèrent, tués ou blessés. Peu habitués à rencontrer de la résistance, les Asiates marquèrent un temps d’arrêt. Une seconde vague de flèches cloua sur place la tête de la cohorte, mais ceux qui suivaient bousculèrent les hésitants. Il y eut un instant de flottement, puis, malgré les tirs qui creusaient des coupes claires dans leurs rangs, ils reprirent leur course en braillant de plus belle. Bientôt, les archers durent décrocher, sous peine de voir leur retraite vers le village coupée.

Sur l’ordre de Seschi, les Égyptiens abandonnèrent leurs postes. Les galeries secrètes les menèrent rapidement à l’abri des murs de Yumuktepe. Ceux-ci n’excédaient pas la hauteur d’un homme. Derrière, les villageois attendaient l’envahisseur de pied ferme, bien décidés à défendre férocement leur cité. Seschi et ses compagnons prirent leurs positions autour de la lourde porte principale, surmontée d’un rempart. Une fois de plus, les arcs firent merveille, fauchant plusieurs agresseurs à chaque volée de flèches. Mais le nombre parlait en faveur des Asiates, que la vue de leurs camarades blessés ou mourants ne décourageait pas. Des clameurs de rage montaient de leurs rangs. En quelques instants, ils furent sur les remparts, qu’ils tentèrent d’escalader. Un peu partout s’engagèrent des combats acharnés. Seschi avait insisté pour que Khirâ se mît à l’abri, mais elle avait refusé, arguant qu’elle savait se servir d’un glaive aussi bien que d’un arc. Furieux et inquiet, il avait dû céder. En cela, elle se montrait aussi têtue que sa mère. Chleïonée non plus ne lui demanda pas son avis, et stupéfia le jeune homme en prouvant qu’elle savait se battre, et que les gueules patibulaires des assaillants ne l’impressionnaient pas. Galvanisés par la présence des deux jeunes femmes, les villageois redoublèrent d’ardeur. Malgré leur infériorité numérique, ils parvinrent à repousser le premier assaut. Seschi, frappant de sa massue et de son casse-tête, occit à lui seul plus d’une dizaine de Hittites. Sa haute taille et sa force peu commune surprirent les attaquants, dont pas un ne parvint à l’atteindre. Tash’Kor et Pollys luttaient côte à côte, dos à dos, feintant, frappant avec une coordination extraordinaire qui leurrait leurs adversaires.

Bientôt, les Asiates, déroutés par une telle résistance, cédèrent le pas. Emportant leurs morts et leurs blessés, ils se retirèrent. Quelques flèches encouragèrent les retardataires à déguerpir au plus vite. Dans le village, la tension retomba. Les muscles endoloris par l’action, les combattants poussèrent un long hurlement de victoire.

Mais ce succès laissait dans la gorge des Égyptiens un goût amer. Huit des leurs avaient été tués, et trois autres ne valaient guère mieux. Cinq Chypriotes avaient péri, ainsi qu’une trentaine de villageois. Sitôt l’ennemi replié, les femmes secoururent les blessés, apportant des linges et de l’eau pour laver les plaies.

Tout à coup, Khirâ, demeurée sur le chemin de ronde, interpella ses compagnons.

— Venez voir ! Ils se sont installés dans la plaine.

En effet, sans doute parce qu’ils avaient aperçu les troupeaux errant près du lac, les Hittites avaient pris possession des lieux. Un escalier taillé dans la roche permettait de descendre dans les champs, mais il était peu probable que l’ennemi l’ait repéré, parce qu’il était caché à la vue par des replis rocheux. De plus, un assaut par cet escalier n’était guère à craindre. Étroit et abrupt, il était facilement défendable depuis le village. Une poignée d’hommes décidés suffirait à repousser une attaque. En revanche, les Hittites avaient commencé à s’emparer des bêtes, qu’ils massacraient avec rage, ravis de pouvoir ainsi se venger de leur échec.

Soudain, ils revinrent en masse vers le village.

— Que se passe-t-il ? demanda Chleïonée. On dirait qu’ils se préparent à attaquer de nouveau.

— C’est impossible, répliqua Tash’Kor. Ils ne peuvent escalader cette paroi.

Les Hittites s’arrêtèrent à la limite d’une portée de flèche. Leurs rangs s’écartèrent et deux hommes furent amenés avec brutalité, et exposés à la vue des villageois.

— Ils ont fait des prisonniers ! s’exclama Tash’Kor.

À l’émotion qui saisit les autochtones, ils comprirent qu’il s’agissait de deux bergers qui n’avaient pas eu le temps de se mettre à l’abri. Le chef des Hittites, un colosse noir de poils, au visage balafré d’une longue cicatrice, apostropha les défenseurs. Personne ne comprit ce qu’il clama de sa voix rauque, mais cela n’avait aucune importance. Pendant ce temps, les captifs avaient été liés par les pieds à des potences montées à la hâte. Leurs hurlements de terreur vrillèrent les oreilles des défenseurs, impuissants à les secourir. Seschi ordonna aux filles de quitter les remparts. Bientôt, les hurlements devinrent d’épouvantables cris de douleur. Désobéissant à son frère, Khirâ revint près de lui.

— Par les dieux, que leur font-ils ? s’écria-t-elle.

— Tu as voulu le savoir, alors regarde ! gronda Seschi d’une voix sourde, contenant sa colère désarmée.

Pétrifiée par le dégoût et l’horreur, Khirâ comprit que les Hittites avaient entrepris de découper des lanières de chair dans les membres de leurs prisonniers, afin de terroriser la population.

— Ils vont mettre longtemps à mourir, dit la voix lugubre d’un homme, près d’elle.

— Mais on ne peut pas les laisser faire, hurla-t-elle. Il faut tenter quelque chose.

— Et quoi ? répliqua Seschi. En terrain découvert, nous n’avons aucune chance. Ils sont trop nombreux.

Khirâ sentit vibrer en elle une tension intolérable. Les hurlements des malheureux lui déchiraient l’âme. Elle aurait voulu broyer leurs tortionnaires, les réduire en miettes, les anéantir, les écraser comme la vermine immonde qu’ils étaient. Elle ne pouvait détacher son regard des victimes. Il était inhumain de les laisser souffrir ainsi. La distance était grande, mais elle avait déjà réalisé d’autres exploits. Sans un mot, elle engagea une flèche sur son arc, estima la vitesse du vent, la position en contrebas où se tenait l’ennemi. Se concentrant sur sa cible, elle banda lentement son arme. Le trait jaillit, précis, imparable. Il n’y eut qu’un cri, terrible, un cri de douleur et de libération. La flèche était venue se planter dans le cœur du premier prisonnier. Des hurlements de frustration se déchaînèrent aussitôt. Une seconde flèche siffla, qui atteignit le second captif, le tuant net à son tour. Une troisième suivit, qui frappa un guerrier asiate, lui transperçant un œil. L’instant d’après, la horde furieuse reculait pour se mettre hors d’atteinte.

Enfin, Khirâ laissa ses larmes couler.

— Il n’y avait rien d’autre à faire, sanglota-t-elle. Je ne pouvais laisser torturer ces malheureux ainsi.

Seschi la prit contre lui.

— Tu as agi avec courage, dit-il.

Privés de leurs cruelles distractions, les Hittites continuèrent d’insulter les assiégés, mais, sans doute impressionnés par l’exploit de la jeune femme, ils restèrent à distance respectueuse. Enfin, ils se replièrent et installèrent leur campement pour la nuit.

La nuit s’étirait en longueur. Parfois retentissait l’appel d’un rapace nocturne ou d’un loup. Des sentinelles parcouraient le chemin de ronde. La lune pleine illuminait le décor sauvage d’une lumière bleutée et douce, indifférente à la violence stérile des hommes.

Tash’Kor s’était replié sur lui-même. Khirâ, qui commençait à le connaître, ressentait sa nervosité. Lui, d’ordinaire si prompt à soutenir les autres, semblait redouter une menace qu’il ne parvenait pas à définir. Elle se glissa près de lui et passa son bras autour de ses épaules.

— Que mon prince ne cède pas à l’inquiétude. Nous sommes de taille à repousser ces hordes barbares. Nous les avons battues aujourd’hui. Demain, nous les battrons encore.

Il ne répondit pas. Non loin d’eux, Pollys avait pris sa harpe et égrenait de douces mélodies pour les femmes et les enfants. Sa musique joyeuse s’élevait dans la nuit comme un défi jeté à la face des envahisseurs. De leur campement ne parvenaient que des beuglements gutturaux, de grossiers éclats de voix lancés en direction du village. Sans doute s’agissait-il de vulgarités ou de promesses terrifiantes, mais comme personne ne comprenait le sens de leurs paroles, cela n’impressionnait guère les défenseurs.

Seschi observa longuement le camp hittite. Il estima qu’ils attaqueraient peu avant l’aube. Les guerriers qui jetaient des défis n’étaient guère nombreux. La tactique de l’ennemi était simple : les bravades avaient pour but de tenir les assiégés éveillés pendant que le gros des troupes adverses se reposait à distance. La fatigue se faisant surtout sentir au petit matin, après une nuit d’angoisse et de veille, la résistance des villageois devraient s’en trouver amoindrie. Aussi incita-t-il les assiégés à prendre du repos. Il décida lui aussi de dormir un peu le long du chemin de ronde, à proximité de la porte principale, chargeant Khersethi de le réveiller au besoin.

 

Lorsque celui-ci vint le chercher, il faisait encore nuit, mais la lune pleine inondait le village d’une lumière argentée.

— Ils attaquent ? demanda Seschi.

— Pas encore ! C’est autre chose, Seigneur. Il y a eu un terrible malheur.

À la lueur de la torche, le visage du capitaine était bouleversé. Sans un mot, il entraîna Seschi dans la partie occidentale du village. Un petit groupe de personnes entourait un corps allongé sur le sol, près de la porte. Il reconnut immédiatement Pollys. Tash’Kor était écroulé sur lui, ravagé par le chagrin. Khirâ et Leeva, désemparées, les yeux pleins de larmes, se serraient contre lui. Lorsque Seschi arriva, Khirâ se jeta dans ses bras. Il comprit aussitôt que le jeune homme avait cessé de vivre. Une douleur soudaine l’envahit à son tour. Il s’était attaché à Pollys. Tash’Kor se redressa et poussa un hurlement déchirant, le cri d’une bête blessée, une clameur poignante qui reflétait son désarroi et sa colère impuissante. Puis il s’effondra de nouveau sur le corps de son jumeau. Sa souffrance bouleversa les spectateurs impuissants. Il prit son frère dans ses bras, tenta de faire bouger sa tête, ses mains, de l’animer en des gestes dérisoires et pathétiques ; il lui parla doucement dans sa langue. Si on ne comprenait pas les paroles, on en saisissait le sens. Il le suppliait de revenir, il lui proposait de partager la mort avec lui, de revivre en lui…

Accablés, les autres ne savaient plus comment réagir. Seschi s’agenouilla et constata que Pollys avait été poignardé en plein cœur. Son front était déjà froid, ce qui indiquait qu’il était mort depuis déjà quelque temps. Tash’Kor leva les yeux, puis, comme s’il ne voyait personne, reprit son frère contre lui pour le bercer. Une boule lourde noua la gorge de Seschi. La douleur de Tash’Kor était poignante.

— On l’a trouvé comme ça, au pied du rempart, expliqua Khersethi. Je sais qu’il voulait monter la garde de ce côté, car il redoutait une attaque surprise. Il y avait moins de guerriers à cet endroit, puisque l’ennemi était cantonné à l’opposé. On ne l’a pas découvert tout de suite.

— Qu’a-t-il pu se passer ? demanda Seschi.

— On a vu plusieurs groupes de Hittites rôder pendant la nuit. Une autre sentinelle a été tuée d’une flèche à la porte sud. J’ai l’impression qu’ils ont cherché à nous démoraliser.

Seschi secoua la tête.

— Pollys était un redoutable combattant. Il ne se serait jamais laissé tuer sans réagir, rétorqua-t-il. Il aurait fallu qu’un ennemi se risque sur le rempart sans éveiller son attention. C’est peu probable.

— Mais, Seigneur, si ce n’est pas un Hittite, qui a pu faire ça ?

Ils n’eurent pas le temps d’approfondir la question. À cet instant, une clameur épouvantable retentit. Ils comprirent que l’assaut final était lancé. Comme Seschi l’avait pressenti, les Hittites n’avaient pas attendu que le jour fût levé. Par chance, il avait prévu leur manœuvre, et ses compagnons avaient suivi son conseil en dormant quelques heures. En quelques instants, les défenseurs prirent leurs positions. Seschi releva Tash’Kor à la hâte et ordonna qu’on portât le corps de Pollys à l’abri. Le prince chypriote le regarda, puis son visage se déforma sous l’effet de la rage.

— Ces chiens vont payer leur crime ! gronda-t-il.

Il saisit ses armes et se précipita en direction de la porte principale, où résonnaient déjà les échos de la bataille. Khirâ et les guerriers chypriotes le suivirent. Seschi les accompagna, intrigué. Il y avait quelque chose d’incompréhensible dans la tactique des Asiates. Ils reproduisaient stupidement leur mouvement hasardeux de la veille en se précipitant sur le chemin d’accès principal du village. Ils avaient déjà échoué et recommençaient la même erreur. De plus, Seschi estima que leur attaque eût été beaucoup plus efficace sans leurs beuglements hystériques. À leur place, il aurait profité des ténèbres nocturnes pour faire avancer ses hommes en silence jusqu’aux remparts et attaquer sur plusieurs fronts. Puis il se rendit compte que leur nombre était moins important. Il réagit aussitôt. Il avait vu juste.

— Prenez garde ! hurla-t-il. Ils vont attaquer les autres accès.

Le chef asiate avait tenu le même raisonnement que lui. À la faveur de la nuit, ses hommes avaient contourné le village et découvert les ouvertures de l’ouest et du sud. Par précaution, Seschi avait posté des guerriers aux endroits sensibles. Peut-être Pollys avait-il aperçu leur manœuvre, et on l’avait tué. Mais si l’envahisseur avait compté sur l’effet de surprise, il en fut pour ses frais. Des volées de flèches accueillirent les premiers assaillants.

De nouveau, les combats recommencèrent, encore plus acharnés que la veille. Les Hittites avaient repris des forces, mais, contrairement à ce qu’ils espéraient, leurs adversaires s’étaient eux aussi reposés. Leur détermination arrêta net l’élan des assaillants. Des cris de fureur et de souffrance résonnaient partout. Les archers égyptiens et chypriotes firent merveille. Malheureusement, les Asiates étaient trop nombreux. Bientôt, les flèches devinrent inutiles. Une marée humaine se lança à l’assaut des remparts, s’agrippant à la roche, aux épieux. Des faces grimaçantes surgirent de la nuit finissante, des mains épaisses brandissaient de lourds casse-tête, des javelots grossiers sifflaient dans les airs. Bientôt, les agresseurs parvinrent à déborder les défenseurs de la porte sud. Tandis qu’un soleil rouge se levait, découpant sur le plateau tourmenté des ombres fantasmagoriques, la horde sauvage pénétra en force par la brèche ouverte et la bataille, d’une violence inouïe, se répandit dans le village. On se battait sur les remparts, dans les ruelles étroites. D’un côté comme de l’autre, les glaives frappaient, trouaient les ventres, éviscéraient, les casse-tête fendaient les crânes, les lances crevaient les yeux, perçaient les poitrines, les haches tranchaient les membres. La peur et la haine mêlées provoquaient des affrontements d’une rare cruauté, qui effaçaient les actions courageuses. Les Hittites aux yeux luisants se souciaient peu de ceux qui tombaient dans leurs rangs. Une sorte de jubilation malsaine se lisait dans leurs regards hallucinés.

Des blessés se traînaient sur le sol, implorant la pitié d’un ennemi qui ignorait la signification de ce mot. En plusieurs endroits, les Hittites avaient investi des demeures et, dans la fureur des combats, avaient commencé à violer les filles. La plus grande confusion régnait dans le village.

Autour de Seschi, les Égyptiens formaient un rempart qui combattait avec méthode, protégeant un groupe de maisons où s’étaient réfugiées des femmes et des enfants rassemblés par Neserkhet. Une grappe féroce s’acharnait sur le jeune prince, ayant compris qu’il était de loin l’adversaire le plus redoutable. Mais sa puissance et sa science du combat étaient telles qu’aucun ennemi ne pouvait l’approcher. Faisant tournoyer sa longue massue, il écrasait les têtes, défonçait les torses comme des coquilles de noix. Tash’Kor, ivre de fureur et de chagrin, lui prêtait main-forte. Curieusement, il retrouvait avec Seschi la même redoutable coordination qu’avec Pollys. Les deux hommes étaient intouchables, d’autant plus que Khirâ et Chleïonée, postées sur un toit, tiraient flèche sur flèche, abattant un assaillant à chaque coup.

Cependant, malgré leur vaillance, les Égyptiens comprirent qu’ils allaient peut-être perdre la bataille. Tout à coup, il y eut un instant de flottement dans les rangs adverses. Seschi prit conscience qu’il se passait quelque chose, à l’extérieur du village, qui désarçonnait l’ennemi. Sur les remparts, les visages se tournèrent vers l’ouest. Il perçut alors l’écho d’un vacarme lointain. Puis les Asiates semblèrent pris de panique et amorcèrent un mouvement de repli désordonné. Intrigué, il se débarrassa d’un antagoniste et bondit sur la muraille. Il crut alors être l’objet d’une hallucination. Surgis d’un nuage de poussière, des êtres inimaginables, mi-humains, mi-animaux, venaient de faire leur apparition. En peu de temps, ils investirent les lieux, culbutant les Hittites désemparés. Les créatures filaient comme le vent. Épuisé par le combat, Seschi finit par comprendre qu’il s’agissait de guerriers montés sur des chevaux. Thanys lui en avait parlé, autrefois. Elle avait même réussi à apprivoiser plusieurs de ces montures sauvages, inconnues en Égypte.

Mais les arrivants étaient-ils des amis, ou de nouveaux ennemis ? La réaction des villageois lui apporta aussitôt la réponse. Leurs hurlements de joie trahissaient leur soulagement. Ils redoublèrent d’ardeur pour repousser l’envahisseur.

Les chevaux avaient répandu la terreur parmi les Hittites. Les cavaliers eurent tôt fait de les déborder. Abandonnant la lutte, l’ennemi reflua vers la route d’accès, sans même prendre la peine d’emporter ses blessés, qui furent achevés sans aucune pitié par les femmes ivres de rage. Les fuyards furent pris en chasse, cloués au sol par de longues lances. Les alliés providentiels utilisaient également des lanières au bout desquelles étaient fixées de grosses pierres rondes qu’ils faisaient tournoyer. Lorsque l’une d’elles s’abattait sur un crâne, celui-ci explosait comme un fruit mûr. En quelques instants, la situation tourna à l’avantage des villageois. Seules quelques dizaines d’Asiates parvinrent à s’enfuir.

Avec la fin des combats, une profonde lassitude s’empara des défenseurs. Abruti par les combats, fatigué d’avoir trop frappé, Seschi s’assura que Chleïonée et Neserkhet étaient saines et sauves. Chleïonée avait les bras et le ventre couverts d’estafilades, mais son sourire, même s’il ressemblait plutôt à une grimace, le rassura. Il revint vers Tash’Kor, Khirâ et Leeva, réunis autour du corps de Pollys. Le prince chypriote n’avait plus de larmes. Son regard restait fixé sur le visage sans vie de son frère. Plus aucun sentiment ne transparaissait sur ses traits, mais Seschi devinait ses pensées. Il avait lutté avec rage, massacré de nombreux ennemis, pour oublier sa douleur. Il comprenait à présent que, même s’il avait pu anéantir à lui seul l’armée hittite, jamais Pollys ne retrouverait la vie.

Ému par la détresse de son ami, Seschi ne se rendit pas tout de suite compte que les cavaliers encerclaient les siens. Un homme d’une cinquantaine d’années, à la stature puissante, aux yeux d’un gris délavé, les commandait. Il jeta quelques ordres brefs, que le jeune homme ne comprit pas, mais qu’il sentit étrangement hostiles. Mar’Dhen écarta les bras et parlementa avec l’inconnu. Sebag, qui avait échappé au massacre, tenta, dans un sabir laborieux, d’expliquer ce qui se passait à Seschi.

— Lui être roi de ce pays. Il dit jeter armes. Faire vous esclaves.

— Des esclaves ? Mais nous avons combattu aux côtés de son peuple ! s’exclama Seschi, indigné.

Le roi s’avança vers lui.

— Je le sais ! déclara-t-il dans un égyptien correct mais rocailleux.

— Tu parles notre langue ? s’étonna Seschi.

— En effet, mais je n’ai aucune sympathie pour les Égyptiens, pas plus que pour ces chiens de Hittites. Vous serez donc mes prisonniers. Jetez vos armes avant que je ne lâche mes guerriers contre vous.

Abasourdi par une telle injustice, Seschi ne sut comment réagir. Khirâ fut plus prompte que lui. Saisissant une flèche, elle banda son arc et visa le roi.

— Tu ne feras rien de tout cela ! cracha-t-elle. Plusieurs des nôtres ont été tués pour défendre ce village. Cet homme qui gît derrière moi était comme mon frère. Je n’ai rien à perdre, et je sais parfaitement me servir de cet arc. Alors, tu vas nous donner ta parole de roi que tu nous laisseras partir libres, sinon, je te jure que ma flèche te transpercera la gorge avant que tu n’aies pu faire un geste.

Aussitôt, les cavaliers levèrent leurs armes. Khirâ hurla :

— Ordonne à tes hommes de ne pas bouger, ou tu es mort.

Le roi leva la main pour apaiser les siens. Un sourire éclaira son visage. Visiblement, le courage de Khirâ l’impressionnait. Il la contempla avec un certain amusement. Puis son expression changea, reflétant un soudain mélange d’étonnement et de curiosité. Lentement, il approcha sa monture.

— Reste où tu es ! cria la jeune femme.

Il eut un geste apaisant et répondit :

— Ne crains rien ! Je désire seulement voir ma jeune adversaire de plus près. Laisse-moi descendre de cheval.

Il se laissa glisser à terre. Son regard métallique se fixa sur Khirâ, l’examina longuement. Puis il hocha la tête et déclara :

— Je vais te faire une proposition.

— Laquelle ?

— Un concours de tir entre toi et moi. Je suis le meilleur archer de mon peuple. Si tu me vaincs, les tiens seront libres. Dans le cas contraire, vous serez mes esclaves. Cela te semble-t-il honnête ?

— Non, car tu ne me laisses aucun choix.

— C’est exact, mais je tiens beaucoup à ce duel. Je pressens en toi une adversaire redoutable. Sache cependant que je n’ai jamais été vaincu à ce jour.

— Et tu veux que nous combattions ici, immédiatement ?

— Nous allons d’abord enterrer nos morts. Je désire que tu me donnes ta parole qu’aucun de vous ne tentera de s’enfuir.

Khirâ se tourna vers Seschi. Celui-ci acquiesça d’un signe de tête. Ils n’avaient guère la possibilité de repousser la proposition du roi.

La première pyramide III
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